Œuvres :

 

Vous ne sentirez la valeur de l’alphabet cyrillique et de la langue bulgare que quand vous lisez les textes lyriques des plus grands écrivains bulgares .

 

Christo Botev

 

 

A ma mère

 

Ma mère, est-ce possible que, pendant trois ans,
Tu aies chanté si tristement. Tu m'as maudit
Et je m'en suis allé, vagabond, malheureux.
Au loin j'ai rencontré ceux que mon âme hait.
Ai-je changé les biens de mon père en boissons?
Toi, t'ai-je transpercée de si cruelles flèches?
O mère, ma jeunesse encore toute fraîche
Se desséche pourtant, s'ulcère, disparaît.

 

Mes braves compagnons me regardent, joyeux,
Parce que, moi aussi, avec eux tous je ris.
Mais ils ne savent pas combien je dépéris,
Ni combien je vieillis, brûlé par la gelée!

 

Comment le sauraient-ils, car je n'ai pas d'ami
A qui je puisse révéler mes grands secrets,
Dire qui j'aime, en quoi je crois, quels sont mes rêves
Et mes pensées, livrer mon cœur et ses souffrances.

 

A part toi, petite mère, je n'ai personne.
Tu es pour moi l'amour, tout l'amour, et la foi,
Mais je n'ai plus de force, je n'espère plus
Rien de l'amour, mon cœur en silence s'éteint.

 

J'ai tant rêvé, ma mère, et le jour et la nuit,
Qu'ensemble nous verrions le bonheur et la gloire.
Je me sentais si fort, que n'ai-je désiré?
Pour chaque rêve, hélas! une fosse était prête.

 

Un seul désir, un seul, dans mon âme est resté.
Retomber dans tes bras si doux, me sentir vivre,
Afin que ma jeunesse amère, moribonde,
A toi puisse se plaindre, à toi si dénuée.

 

Que j'étreigne une fois encore, sans rancune.
Et mon père et ma sœur et mes frères chéris...
Alors mon sang pourra se figer dans mes veines.
Mon cœur pourra pourrir à jamais dans la tombe.

 

 

 

Elégie

 

Dis-moi, pauvre peuple au berceau,
Peuple esclave, qui donc te berce?
Est-ce celui qui autrefois perça
Le flanc du Sauveur sur la croix?
Ou celui qui te chante depuis tant d'années:
"Si tu supportes tout, tu sauveras ton âme
.

 

"Si ce n'est lui, c'est son semblable,
Un fils de Loyola, un frère de Judas,
Traître et menteur, cruel annonciateur
De nouvelles souffrances pour les pauvres gens,
Un Kirdjali, saisi d'une folie nouvelle,
Il a vendu son frère, il a tué son père.

 

Est-ce lui, réponds-moi... Mais le peuple se tait.
Rien que le bruit des chaînes! nulle voix ne monte
D'entre elles pour clamer l'espoir, la liberté.
Le peuple renforgné se borne à désigner
La horde des élus, un ramassis de brutes,
Privilégiés qui ont des yeux pour n'y point voir.

 

Le peuple les désigne et la sueur sanglante
De son front tombe sur la pierre du sépulcre.
La croix s'enfonce en plein milieu de sa chair vive
Et la rouille ronge ses os.
On dirait qu'un vampire prend la vie du peuple;
Le traître à l'étranger s'unit pour le festin.

 

Le pauvre esclave endure tout - et nous,
Sans honte et en silence, nous comptons les jours.
Le temps passe et toujours, le joug pèse à nos cous,
Et le peuple traîne ses chaînes.
Serions-nous pleins de foi pour la tribu des brutes,
Puisque nous attendons notre tour d'être libres?

 

 

 

Hadji Dimitre

 

Il est toujours vivant là-haut, sur le Balkan.
La poitrine trouée d'une blessure profonde
Il gît et gémit, tout couvert de sang;
Frappé dans sa jeuness, le héros.
Il a jeté son fusil inutile,
Son sabre s'est brisé dans l'ardeur du combat.
Et sa tête vacille et ses yeux s'obscurcissent
Et sa bouche maudit l'univers tout entier.

 

Il gît notre héros, tandis qu'en haut du ciel
Le soleil, arrêté, flamboie et se courrouce.
Dans la plaine, très loin, chantent les moissonneuses.
Et le sang se répend, le sang coule sans cesse.

 

C'est l'époque de la moisson... Chantez, esclaves,
Plus tristement! Et toi, soleil, brûle plus fort
Sur la terre asservie! Le héros va mourir,
Il va aussi mourir... Mais tais-toi, ô mon cœur.

 

Celui qui succombe pour la liberté
Ne meurt pas! Sur lui pleurent
La terre et le soleil et toute la nature!
Et les poètes le célèbrent dans leurs chants!

 

Le jour, l'aigle l'abrite à l'ombre de ses ailes.
Et le loup vient lécher tout doucement ses plaies.
Et le faucon, l'oiseau des héros fordroyants,
Veille jalousement sur le héros, son frère.

 

Voici que le soir tombe et qu'apparaît la lune,
Le ciel va se remplir d'étoiles, goutte à goutte.
La forêt bruit, le vent imperceptible souffle.
Tout le Balkan chante le chant des haïdouks.

 

L'heure sonne où les nymphes en parures blanches
Viennent gracieusement se livrer à la danse,
D'un pied léger frôlant à peine l'herbe verte,
Puis auprès du héros se posent, attentives.

 

De simples des prairies, l'une panse ses plaies,
L'autre humecte ses mains et ses tempes d'eau fraîche.
Et celle qu'il regarde, c'est la plus rieuse,
Sur la bouche lui donne un baiser fugitif.

 

Dis-moi, ma sœur, où est mon second, Karadja?
Où sont les miens, où est ma droujina fidère?
Où sont-ils? Répond-moi, puis emorte mon âme,
C'est ici que je dois et que je veux mourir.

 

Elles frappent des mains, s'enlacent et s'envolent
Dans la nuit transparente où leurs chansons résonnent;
Elles cherchent aux cieux, jusqu'au lever du jour
L'âme de Karaja.

 

L'aurore est apparue! Là-haut, dans la montagne,
Le héros gît, son sang coule, coule toujours.
Le loup lèche à nouveau sa blessure brûlante
Et le soleil flamboie.

 

 

 

La pendaison de Vassil Levski

 

O Bulgarie!
O ma mère, ô patrie chérie!
Pourquoi pleurer si tristement?
Et toi, corbeau, maudit oiseau,
Sur quel tombeau croasses-tu?

 

Je sais, je sais, mère, tu pleures
De te sentir en esclavage!
Ta sainte voix est impuissante,
C'est une voix dans le désert.

 

Pleure! Là-bas, près de Sofia,
Se dresse un gibet, je l'ai vu!
Et ton fils, l'unique entre tous
Y pend de son terrible poids.

 

Le corbeau hideux y croasse
Et les loups hurlent dans la plaine.
Et les vieillards implorent le ciel,
Les enfants crient, les femmes pleurent.

 

L'hiver chante ses mauvais airs,
Les rafales couchent les ronces.
Le froid, le gel, le désespoir
Te comblent le cœur de douleur

.

 

 

 

A mon premier amour

 

Abandonne ce chant d'amour,
Ne verse pas de poison dans mon cœur.
Je suis jeune, mais j'ai oublié ma jeunesse
Et même si je m'en souviens
Je refuse de déterrer
Ce qu'aujourd'hui j'ai pris en haine
Et, devant toi, foulé aux pieds.

 

Oublie le temps où je pleurais
Pour un regard, pour un soupir.
Alors, j'étais esclave, je traînais des chaînes
Et, pour un seul de tes sourires,
Dément, je méprisais le monde
Et, dans la boue, je piétinais mes sentiments.

 

Laisse à leur passé ces folies.
Dans mon cœur, l'amour est éteint.
Tu ne peux plus le ranimer
Car il n'y règne que douleur
Et tout est recouvert de plaies.
Mon cœur s'enveloppe de haine.

 

Ta voix est belle, tu es jeunen
Mais entends-tu chanter les bois?
Entends-tu sangloter les pauvres?
Mon cœur m'attire vers les terres
Où le sang humain se répend.

 

Laisse ces mots emoisonnés
Ecoute gémir la forêt.
L'orage séculaire gronde
Mettant au monde, mot à mot,
Les récits des temps anciensn
Chantant les nouvelles souffrance.

 

Chante donc un chant pareil,
Un chant de douleur, jeune fille:
Comment le frère vend son frère,
Comment dépérit la jeunesse,
Chante les larmes de la veuve,
Les petits enfants sans foyer!

 

Chante ou tais-toi, va-t-en!
Tout près de s'envoler mon cœur déjà palpite,
Ma bien-aimée, mon cœur s'envole, comprends-moi:
Là-bas la terre retentit
De clameurs terrible, haineuses,
De chants d'agonie et de deuil...

 

Là-bas l'orage rompt les branches,
Le sabre les tord en couronnes,
Là-bas les ravins sont des gouffres,
Les balles sifflent dans le vent,
La mort est un tendre sourire,
La tombe froide un doux repos.

 

Ah! quelle voix me chantera
Ces tristes chants et ce tendre sourire?
Que je puisse lever mon verre
Et proférer des mots sanglants
Qui font taire l'amour lui-même!
Et ce n'est qu'à partir de là
Que je chanterai ce que j'aime.

 

 

Les textes sont retirés de: www.slovo.bg

Si vous voulez lire encore de textes en français, clickez ICI.